Sous le même toit, mais plus dans le même monde : la cohabitation silencieuse de nombreux couples guinéens

Notre rédaction est allée à la rencontre de quelques couples mariés qui, malgré la vie commune, ont de plus en plus de mal à vivre ensemble. Ils partagent le même lit, les mêmes enfants, parfois même la même cuillère. Pourtant, plus aucun mot tendre, plus aucun regard complice. En Guinée, de nombreux foyers traversent ce que l’on appelle un divorce silencieux : une séparation émotionnelle sans rupture officielle, marquée par le silence, l’indifférence, et une routine dénuée d’affection. Plongée dans ces ménages où l’amour s’éteint à petit feu, entre tristesse, humour discret et espoir timide.

C’est le cas de cette mère qui nous confie la routine de son mariage. Chaque matin, alors que son mari dort encore, le visage tourné vers le mur, elle se lève pour lui préparer son petit-déjeuner. Ils sont mariés depuis neuf ans.

« On ne se parle plus, mais je prépare toujours son petit-déjeuner. Il le mange en silence. Puis il sort sans un regard », confie-t-elle, avec un sourire amer.

« Ça fait deux mois qu’on vit comme ça. » Elle rit soudain en évoquant un petit geste de rébellion :

« Un jour, j’ai mis du sel à la place du sucre dans son café. Il l’a bu jusqu’au bout sans rien dire. Ce jour-là, j’ai compris qu’il était prêt à mourir d’orgueil », raconte-t-elle.

Comme elle, beaucoup de couples guinéens vivent sous le même toit, sans vraiment se parler. Ils partagent les mêmes espaces, mais plus les mêmes émotions.

Aïssatou (nom d’emprunt) illustre ce malaise : « On n’est pas fâchés, on n’est pas amis non plus. On est comme deux étrangers dans une gare, chacun attendant un train qui ne viendra jamais. »

Pour elle, le silence fait plus mal que la colère.

« Ce qui m’a tuée, c’est le mépris. Les petites choses qu’il ne dit plus. Je préfère une insulte à un silence. »

Considérée à tort comme instable mentalement, cette mère raconte avec un sourire triste : « Je posais des questions à voix haute et je répondais moi-même. Un jour, mon fils m’a demandé : “Maman, tu parles à qui ?” Je lui ai dit : “À ton papa. Mais dans ma tête. Parce que dehors, il n’écoute plus.” »

Un chauffeur de taxi nous livre à demi-mot la fatigue émotionnelle dans son couple : « L’habitude a tué l’amour. Quand tu dis blanc, elle répond noir. Quand tu lui demandes de monter, elle descend. Elle sait que je déteste la soupe, pourtant elle en prépare tous les deux jours. Je mange sans rien dire. »

Il éclate de rire en racontant une scène drôle : « C’est devenu notre sport national. Un jour, j’ai éternué et elle m’a dit : “Éternue doucement, même ton bruit me fatigue.” Là, j’ai compris que c’était fini. »

« On dort dans le même lit, mais c’est comme un terrain de foot : chacun reste dans son camp, et la couverture, c’est la ligne de touche. Quand elle veut me passer un message, elle demande à notre fille. On communique à travers les enfants. Le jour où elle comprendra que c’est moi l’homme, je vais changer… », poursuit-elle.

Une situation inquiétante selon les spécialistes

Consulté sur le sujet, Moussa Sidibé, diplômé en psychologie sociale dans une université privée de la place, y voit un signal d’alerte : « Ce silence chronique est une alerte rouge. Si rien n’est fait, le foyer devient un espace de cohabitation glacée. Il faut recréer des moments à deux, faire preuve d’humilité pour demander pardon, et surtout, savoir rire ensemble, même dans la fatigue. »

Car au fond, le plus grand drame dans un couple n’est pas l’infidélité, mais l’indifférence. Derrière les murs de ces maisons silencieuses, se cachent des rires étouffés, des mots non dits, des “je t’aime” restés coincés au fond de la gorge.

Mais parfois, il suffit d’un regard sincère, d’un geste simple, ou d’un petit pardon pour raviver une flamme presque éteinte.

Christine Finda Kamano pour mediaguinee.com

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